2 août 2010 | 6 commentaires


esperluette

Comme c’est l’été, je ne vais pas commencer par du lourd. Mais plutôt, par la gentille petite histoire de l’esperluette.

Le genre de savoir qui ne sert à personne sinon au typographe averti mais qu’il est toujours de bon ton d’étaler comme la confiture, aux repas de famille.
Pour réenchérir au « Tu sais comment on retire la peau d’un lapin ? » de Tonton André, qui malgré nos suppliques, nos doigts dans les oreilles et frénétiques « lalala-la », nous donnera une débauche de détails gores au possible afin de démontrer sa science.
- « Mais si, tout le monde doit savoir déshabiller un lapin ! En cas de guerre… »

Bref, il est toujours de bon ton d’emmagasiner des connaissances, ça peut toujours servir. Donc commençons…

…Par tuer une idée reçue : Non, c’est n’est pas le « É » américain. L’esperluette est tout ce qu’il y a de plus francophone.

Mais késako ?

L’esperluette ou perluette ou esperluète est une ligature.
Oui, oui, promis. J’arrête les gros mots.

Une ligature étant la fusion de deux lettres pour en créer une troisième à part entière. L’exemple le plus connu est le « œ » de cœur. C’est la ligature du « o » et du « e ». L’esperluette est donc, la ligature du « e » et du « t ».

Évolution de la calligraphie de l'esperluette au cours des âges

Elle fût inventée, au choix, par le secrétaire de Cicéron, un génial imprimeur-libraire vénitien, voire un moine. C’est, en tout cas bien, aux moines que l’on doit l’utilisation quasi systématique de ce caractère. Parce qu’il faut bien reconnaître que pour un copiste, une lettre ça peut être très long à calligraphier ! Donc, s’il y a moyen d’économiser des caractères…

Le moine français abrégeait systématiquement les conjonctions de coordinations (ça faisait longtemps, qu’on avait plus pensé à elles, hein ?) « et » par « & », ainsi que « et cetera » par « &c. » En revanche, le scribe anglais, tout flegmatique qu’il fût, aimait économiser son temps afin de siroter un thé ou peut-être se taper une balle au cricket. Toujours est-il, que le moine saxon y allait de sa petite esperluette à tour de bras. Ainsi, il remplaçait dans les mots chaque séquence de « et » par sa ligature. Ce qui pouvait donner « deber& » pour « deberet« . La dénomination « et américain » viendrait-elle  de cet amour inconsidéré de l’anglo-saxon pour le graphème ?

Mais d’où vient ce mot étrange ?

Il y a plusieurs version, mais j’aime assez celle qui explique que la ligature nommée « ète » jusqu’alors, était la 27e lettre de l’alphabet.

Nous sommes à présent dans une classe sombre d’une école du XIXe siècle, les garçons (ben oui, l’instruction pour les filles, ça vient plus tard) en culottes courtes et tabliers gris, ânonnent, leur alphabet sur l’air de Chantal Goya. Non ? Ah bon. Revenons à nos moutons.  Au lieu de s’arrêter au Z final, les écoliers terminent leur récitation par un très latin : « et, per se, et ». Ce qui veut dire « et pour finir ète ». Et de fil en aiguille, de tête blonde en tête blonde, d’année en décennie, le « et, per se, et » se transforma en poétique « esperluette ».

Une débauche de créativité

Esperluette de la police Fakir choisie par la 300&65 Ampersands team pour ce 1er aoûtEn sus de l’originalité du caractère, il est étonnant de voir comme chaque fonderie interprète et s’amuse avec ce glyphe. Il n’en fallait pas plus pour que l’équipe de 300&65 Ampersands décide de nous offrir chaque jour, une esperluette différente. Aujourd’hui, laissez-moi vous présenter l’& de Fakir.

Poésie

Pour finir, je voulais partager avec vous cette citation de Gérard BLANCHARD, tirée du n°22 des Cahiers GUTenberg : « Noeuds & esperluettes : Actualités et pérénnité d’un signe » :

« L’esperluette doit se situer comme l’une des grandes figures du nœud dont elle « assume », peu ou prou, toute la symbolique. Il y a d’abord l’antique symbole de la tresse et de la torsade (fil, ficelle, cheveux). Originairement, l’entrelacs est un nœud de magie, ou un nœud de mémoire (dont le plus commun est le nœud à son mouchoir). Le nœud – « poing » d’impact – tel qu’il apparaît dans ce que Vox appelait «une phonétique de l’œil» est un appel à l’attention. Le labyrinthe est l’ultime figure du nœud. C’est un nœud plus complexe, au sens freudien du mot. Il relève ce qui se cache dans les entrelacs du nœud. Mais à l’opposé de ce nœud inextricable il y a le nœud simple à double boucle : le « lac d’amour », la cordelette emblématique, celle par exemple, des armes de Louise de Savoie. Ce nœud métaphorique, c’est l’esperluette – union symbole au énième degré de l’union mystique après l’avoir été de l’union physique. « 

Ainsi que ce très joli dessin de Matisse :

Dessin de Matisse : "Amours de Ronsard et esperluette"
Dessin de Matisse : « Amours de Ronsard et esperluette

J’ai éveillé en vous une fibre typographique ?

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6 réponses pour “De l’art de faire de la confiture avec la typographie”

  1. philippe99 dit :

    Tu vois, çà c’est le genre de trucs qui pourrait démarquer ton site des autres

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  2. philippe99 dit :

    Et merci pour la correction de couleur du texte commentaire en cours de frappe ;)

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  3. à vot’ service, ‘sieur !

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  4. Du même avis que Philippe.
    Peut-etre une faute de frappe ici : « Toujours est-il, que le moins saxon » c’est pas le moine ?

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  5. Effectivement, merci ;)

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